Elle s’appelle KJ. Elle a 21 ans et est orpheline de père. Sa vie a basculé une année auparavant, le jour où un oncle l’a mise enceinte, pendant les grandes vacances. Exilée depuis lors à Gitega, la jeune fille de Ruyigi a commencé une nouvelle vie, précaire.

Ce soir-là, la ville de Gitega semble vouloir se coucher tôt. À 20h30, le centre-ville s’assoupit doucement et le froid s’installe confortablement dans les pulls inefficaces des derniers clients des bars du quartier Magarama. Les tenanciers pressent les clients de finir leurs dernières bouteilles de bière. Quant à ces derniers, ceux qui ne se sentent pas tentés par la tiédeur des draps du lit commencent à se demander où prolonger la soirée. Il n’y a qu’une seule destination possible, le quartier swahili.

À 21h, cette localité grouille toujours de monde. La nuit voit fleurir plusieurs activités, les unes plus illicites que les autres. Les bouges malfamés avalent des individus furtifs, dont certains sont les clients chassés des bars plus ou moins décents du quartier Magarama. À l’intérieur, bières industrielles côtoient breuvages artisanaux, les boissons prohibées coulent à flot. Tous les clients ont soit le visage marqué, soit fatigué.

Tous, sauf deux jeunes filles attablées autour d’une grande bouteille de vin de banane qu’elles se versent parcimonieusement dans des verres en plastique. L’une d’elle, fardée, tient un bébé d’une année environ. C’est Monique. L’autre, visage avenant, formes généreuses, se bat avec le dernier morceau de la brochette de bœuf mal cuite qu’elles viennent de partager. C’est K.J. Chaque fois qu’elle jette un coup d’œil au bébé en face, son visage s’éclaircit. Aujourd’hui, pour K.J., la vie est belle.

L’innocence volée

Ce sont ces éclaircies qui permettent à K.J. de tenir. Les amies aussi, comme Monique, originaire de Gitega. Elles se connaissent depuis plus ou moins sept mois, à l’époque où K.J., enceinte de sept mois est venue emménager avec elle. « Je ne la connaissais pas, mais on avait besoin de quelqu’un pour compléter le loyer », raconte l’espiègle Monique, entre deux gorgées de vin de bananes.

Une aubaine pour K.J., qui n’avait nulle part où aller sur le coup : «C’était la seule solution, je ne pouvais plus remettre les pieds chez moi après la grossesse ». Une grossesse vécue tragiquement . « Je ne sais pas comment j’ai pu dormir avec mon oncle. Cela n’est arrivé qu’une seule fois. C’était ma première fois, et je suis tombée enceinte. », se désole la jeune fille. L’oncle en soi, elle le connaissait depuis toujours.

Marié, père de deux enfants, gentil comme tout. L’acte, consenti, se produit à la fin des grandes vacances, aux dernières dates de septembre 2015. K.J. vient de finir le cycle inférieur chez elle à Butanganzwa-Ruyigi, et est toute excitée de commencer le cycle supérieur dans  un internat.

Sans se douter de rien, elle part à l’internat Christ-Roi à Gitega. Les deux premiers mois, tout se passe à merveille, les retards menstruels ne sont pas nouveaux chez elle. Mais de retour des vacances du premier trimestre, des changements physiques importants commencent à se faire remarquer, et lui mettent la puce à l’oreille. « Je me suis jetée à l’eau et je suis partie acheter un test de grossesse », relate-t-elle. Bang ! Elle est enceinte de quatre mois. Sans autre choix, elle prend sa valise sans informer les autorités de l’école et rentre chez elle.

Bannissement

« Si j’avais su, je ne serais jamais rentrée », dit K.J. en regrettant la suite de son calvaire. Sa mère est estomaquée en apprenant la nouvelle. Puis elle vire au rouge et la bat. Pendant deux semaines de suite. L’oncle incestueux se présente et veut « épouser » la jeune fille. « Impensable, on ne peut tolérer un acte aussi monstrueux, et d’ailleurs tu es marié  », s’indigne la famille. Une tante propose alors une solution alternative : « Renvoyons-là à Gitega, je connais une école privée où on peut continuer à étudier même si on est enceinte. Elle accouchera là-bas. »

Trois mois plus tard, K.J. se retrouve encore à Gitega, avec un ventre rond comme un ballon de football. Elle a quarante mille Fbu en poche, les frais scolaires ont été réglés à l’avance par sa famille : « C’est par hasard que j’ai appris que Monique et ses deux autres amies cherchaient une autre colocataire », relate KJ.

Le domicile en soi se trouve dans le dédale des petites maisonnettes du quartier Nyamugari, sur les bords du ruisseau Nyabugogo. Pendant les trois mois suivant, elle avale stoïquement les quelques kilomètres qui la séparent de son nouvel établissement, jusqu’au jour de l’accouchement : « J’ai mis au monde seule, entourée de deux amies, et jusqu’à ce jour, trois mois plus tard, personne de ma famille n’est venue me rendre visite », confesse KJ, la voix brisée.

Mais chez cette jeune fille, l’optimisme prend toujours le dessous. Son grand défi est de réunir quarante mille Fbu par mois, dix pour le loyer, trente pour elle et sa fille. Elle est actuellement en 2ème Gestion, et dit fuir désormais les hommes comme la peste. Assise dans le minuscule salon de son domicile du quartier Nyamugari, dans la soirée froide de Gitega, elle semble avoir oublié notre présence et regarde son bébé téter,  puis le sourire furtif revient, plus lumineux qu’avant. Elle fait un bisou au petit être qu’elle tient délicatement dans ses bras et lui murmure à l’oreille : « On ne mourra pas, on vivra. »

 

A propos de l'auteur

Reporter, Scénariste

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