Une pièce de Marshall Mpinga Rugano vient d’être créée par la compagnie théâtrale « Les Enfoirés de Sonoladante » pour la première fois à l’Institut Français du Burundi le 7 avril 2017. Il s’agit d’une pièce d’une très grande originalité dans l’écriture, la thématique, la scénographie et la mise en scène.

L’Allemagne retrouvée

« L’occasion fait le larron » dit-on. Ici, plus que jamais, les circonstances ont servi admirablement la création artistique d’un auteur dramaturge visiblement de très grand talent. Ayant bénéficié d’un stage au « Goethe-Institut »i de Kigali, Marshall Mpinga Rugano a eu le souci d’intégrer dans sa première production dramatique la langue allemande. Chose inhabituelle chez nous et pourtant ô combien symbolique.
On oublie souvent que le premier contact du vieux royaume du Burundi avec l’Occident d’Etat à Etat a été avec l’Allemagne de Bismarck avant la 1ère Guerre Mondiale. La culture germanique a laissé une empreinte réelle sur le Burundi. La Kirundi recèle de beaucoup de mots empruntés à l’Allemand, l’architecture de tous les anciens bâtiments administratifs et certaines résidences privées – surtout à Gitega – sont d’une facture architecturale allemande. Certains grands axes routiers et quelques ouvrages publics aujourd’hui rénovés ont été érigés durant la présence allemande.ii

Le jeu de l’actrice Sheilla Inangoma a été très remarqué  

La pièce porte un titre allemand : « Liebe » qui signifie « amour ». Un peu comme le chœur de la tragédie grecque, le personnage du journaliste allemand ponctue la suite des tableaux de l’histoire en cadrant l’intrigue dans son contexte tel que Nina, la survivante des massacres dans son pays, le lui a restitué. Son texte est lu dans la langue de Goethe. Et ce n’est pas la moindre des prouesses de ces acteurs, que d’apprendre en trois semaines à lire l’Allemand presqu’aussi bien qu’un germanophone.
C’est le premier signe d’amour que ces retrouvailles entre le Burundi et l’Allemagne dans lesquelles le jeune journaliste tente d’être le porte-voix de tous ceux qui souffrent, de tous ceux qui meurent sans trop savoir pourquoi être Hutu ou Tutsi peut être considéré comme un crime.

Des familles explosées

Deux familles amies sont mises en scène: Inangoma, l’héroïne, son mari Kibuye et leur fille Nina, Claudine la jeune veuve dont le mari vient d’être assassiné. Les deux femmes vivent des tragédies inversées, mais tout aussi cruelles et révoltantes. Claudine est Tutsi est s’est mariée à un Hutu. Ce dernier est massacré par les milices Tutsi et la jeune belle femme est tabassée, violée puis finalement tuée. Inangoma est mariée à Kibuye, un Hutu que l’assassinat du premier président de son ethnie transforme en une machine à tuer. La frustration et la haine vont le mener jusqu’à l’immolation de sa propre femme Inangoma. Avant de mourir, Inangoma trouve refuge chez une vieille – Nyokuru – dont le mari a été trucidé lors de l’élimination systématique de l’élite Hutu en 1972.
Par-delà, ces mémoires traumatisées, ces vies déchiquetées en mille lambeaux de peine et d’incompréhension, il y a des êtres debout et dignes qui disent non à la haine, non à l’exclusion et maintiennent obstinément leur cœur et leurs bras ouverts « à toute mains, à toutes les mains blessées du monde »iii. C’est le second signe d’amour de la pièce.

La femme magnifiée

La pièce est une suite de tableaux mettant toujours le femme à l’honneur. Même quand elle est souillée, brutalisée, tuée, c’est elle qui en sort victorieuse. Car par son attitude, elle montre que la haine ne peut vaincre l’amour. A défaut de sauver sa peau, Claudine rappelle le devoir de mère à son amie Inangoma qui doit préserver Nina de la mort pour que demain elle porte un nouvel espoir. Inangoma préserve Nina, sa fille, d’une mort ignominieuse afin qu’elle soit une graine d’un futur radieux. Nyokuru prône le pardon inconditionnel car après l’orage viendra le beau temps, après la barbarie renaîtra une civilisation basée sur « Ubuntu », « Ijambo », « Ibanga », « Ubushingantahe »…

La pièce, une tendre mélopée d’amour pour la femme : notre mère, notre sœur, notre amante…

Marshall Mpinga Rugano, auteur et metteur de scène de « Liebe » 

Un dramaturge nous est né

Les interprètes de la tragédie sont époustouflants de talent et de vérité. Ce qu’ils sont parvenus à rendre après quelques semaines de répétition est absolument renversant. Certes, il y a des améliorations à faire au niveau de l’élocution : savoir respecter les silences, jouer de la voix en la modulant pour mieux tenir le public en haleine… Toute une série de techniques qu’ils maîtriseront, j’en suis certain, avec le temps. Le jeu de lumière était à la hauteur de l’intensité dramatique de certaines scènes. L’éclairage, par exemple de Inangoma, évoquant ses premiers moments avec Kibuye rehausse ses traits et ainsi ses sentiments de façon tout à fait convaincante.

Mais tout le talent des acteurs, toute la technicité de la scénographie n’auraient rien pu donner si ils n’étaient pas étayés par un texte admirablement écrit. Le Français, qui reste la langue d’appui à la toute la tragédie, est de haute tenue et de toute beauté. Certains passages pourraient gagner à être plus dialoguer, c’est évident. L’incantation est moins convaincante que l’échange, la dispute ou l’ironie…
Marshall Mpinga Rugano propose un spectacle total. Non seulement son œuvre est en trois langues, mais le spectateur a droit à un sur-titrage lui permettant de ne rien rater. Sa mise en scène fait appel au folklore traditionnel, aux chansons populaires du pays et même à des thèmes musicaux sublimes qui nous viennent d’ailleurs car si la bêtise humaine est chose bien partagée, l’art aussi ne connaît point de frontière fort heureusement.

« Liebe » est une excellente pièce de théâtre à n’en pas douter. Mais, ce qui semble le plus enrichissant, c’est peut-être le fait qu’elle pousse chaque être humain à dépasser ses propres malheurs et ainsi à découvrir que l’Autre, son alter ego souffre des mêmes injustices et des mêmes incompréhensions. Et au nom de cette communauté de destins, souvent vécue isolément, apprenons à la partager et ainsi à vaincre ce qui nous divise pour des raisons qui ne sont ni nôtres, ni à notre avantage national ou individuel.
A n’en pas douter, un dramaturge de talent nous est né !

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i Goethe-Institut est une institution culturelle allemande sans but lucratif ayant pour but de promouvoir la langue et la culture allemande et de promouvoir la coopération culturelle internationale. C’est un peu l’équivalent allemand des Instituts Français essaimés dans le monde qui contribuent au rayonnement de la culture française et de la francophone tout en favorisant l’échange des cultures dans la paix et la fraternité. Eponyme du célèbre poète, romancier et dramaturge Johann Wolfgand von Goethe (1749 – 1832) l’Institut Goethe compte 158 représentations dans 93 pays dans le monde.
ii Un cimetière de soldats Allemands et de soldats Askari – càd « indigènes » – est toujours excellemment entretenu en province de Cibitoke depuis la fin de la 1ère Guerre Mondiale !
iii Cfr « Pour Saluer le Tiers Monde » par Aimé Césaire in « Ferrements » (1960)

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