Le pédagogue Joseph Ndayisaba a mené une intéressante enquête sur la perception des valeurs par les jeunes burundais dans cinq provinces du pays… Les résultats laissent entrevoir les séquelles des violences politiques dans le pays.

Dialogue (ikiyago), le respect mutuel (kwubahana), l’entraide (gufashanya), la proximité (kugenderanira), la vérité (kuvuga ukuri)… Voici des mots qui sont revenus dans la bouche des 381 jeunes de la mairie de Bujumbura, Bururi, Gitega, Kirundo et Ruyigi enquêtés. Leur âge : entre 15 et 30 ans.

A travers ces expressions, on lit dans le processus de socialisation de leurs usagers l’expérience, de près ou de loin, de la guerre civile de 1993, ou, plus récemment, de la crise de 2015. N’ont-ils pas grandi en entendant parler d’Arusha, des vertus de ce « kwicara hamwe » (s’asseoir ensemble) qui a mené à l’accalmie dans le pays après une décennie d’horreurs ?

L’enquête du Pr Joseph Ndayisaba a été menée en août 2017 dans le cadre du projet « Les valeurs culturelles positives au service de la paix et de la cohésion au Burundi » mis en œuvre par le Réseau des organisations de Jeunes en Action pour la paix, la réconciliation et le développement, REJA. L’objectif étant de comprendre les ressorts du manque des valeurs observé dans la vie des jeunes burundais

Mais plus qu’une répétition (consciente ou pas) d’un lexique emprunté à des adultes pressés d’en finir avec la violence verbale de la guerre, le Pr Joseph Ndayisaba souligne aussi l’effacement de la « tradition » face à la « modernité ». La famille n’est plus nécessairement le foyer de base de socialisation des jeunes burundais, à l’ère des réseaux sociaux, de l’école, de rythmes de vie de plus en plus stressant et individualisant. Et c’est dorénavant entre copains et copines, camarades de classe ou amis sur Facebook que se cimente la compréhension du monde.

Les anti-valeurs

Toujours sur fond d’une histoire tourmentée, les jeunes burundais dressent la liste d’antivaleurs en se basant sur une grille largement inspirée par les chicaneries politiques.

Selon les résultats de l’enquête du Pr Ndayisaba, les anti-valeurs les plus citées sont le mensonge (kubesha, kwiyorobeka), l’égoïsme (ubukunzi bw’inda, kwigungirako), le complexe de supériorité (gukengera abandi), l’impunité (kudahana), le non-respect du bien commun (ubusuma), la délinquance sexuelle (ubuhumbu).

En particulier, le cycle des crises politiques qu’a connu le Burundi depuis l’Indépendance est attribué au mensonge, plus précisément à cette duplicité qui habite le personnel politique burundais. “Abantu benshi ubu basigaye ari mpemuke ndamuke”, indiqueront les jeunes, faisant allusion à la capacité de « trahir pour survivre ».

Et s’il est au quotidien difficile de suivre les valeurs citées plus haut, ce n’est pas parce que les jeunes ne savent pas différencier le bon grain de l’ivraie. C’est que le « maudit » contexte s’y prête difficilement pour la plupart d’entre eux. Sont mis en cause la pauvreté qui poussent au vol, au mensonge, à la violence, nourrit les conflits fonciers et bien d’autre travers, les mauvais comportements politiques (divisions, impunité), les anti-valeurs en milieu scolaire (débauche, triche et achats des notes), ou encore les nouvelles technologies de communication qui véhiculent un contenu non tamisé (Internet, télévision, réseaux sociaux …). L’influence de tout ce cocktail favorise « l’impression du mal qui serait plus répandu au Burundi que le bien ».

Comment renverser la vapeur ?

Le professeur Ndayisaba rappelle dans son étude qu’il existe trois principales voies d’éducation aux valeurs : l’information, la promotion des modèles ou alors l’application des sanctions. Dans le Burundi « traditionnel », ces processus étaient tous assurés par la société car l’enfant appartenaient à la communauté dans laquelle il grandissait. « Par exemple, la sanction était sociale, alors que de nos jours, elle est individualisée, devant des instances précises, et donc sujet à des règles facilement contournables », note le pédagogue.

D’où son appel au changement des termes du leadership social et politique au Burundi : « Pour cela, l’éducation en général et l’éducation aux valeurs qui fondent le développement d’un pays sont incontournables. C’est bien connu, tous les pays qui ont réussi leur décollage économique ont commencé par éduquer leurs citoyens ».

Comment réinsérer les valeurs dans le système éducatif ?
Alors que l’on parte de « points sexuellement transmissibles » dans les établissements secondaires, le Pr Joseph Ndayisaba propose des pistes d’action pour remettre à l’honneur les valeurs en milieu scolaire. C’est notamment :
– Fixer des critères stricts pour la nomination des responsables d’établissements, des titulaires du cours d’éducation à la citoyenneté
– Mettre en place des « parrains de classe », des services d’écoute dans les établissements scolaires
– Encourager les écoles techniques à des formations basées sur les projets (chaque diplômé disposant d’un projet à proposer pour appui à la fin de ses études)
– Apaisement du climat politique et social, notamment par la gestion citoyenne des mémoires, des efforts dans la réduction de l’impunité des crimes ou encore la dépolitisation des milieux scolaires

A propos de l'auteur

Journaliste, Coordinateur du Projet Jimbere

Roland Rugero est un journaliste et écrivain burundais né en 1986. Le métier de journalisme, il l’apprend avec le Groupe de presse Iwacu, dont il sera par ailleurs le webmaster éditorial de 2009 à 2014. Un temps chroniqueur de l’actualité politique burundaise, il dirige actuellement une équipe de jeunes journalistes burundais qui travaillent sur le premier magazine jeunesse au Burundi (www.jimbere.org). Il est également contributeur de World Policy Institute ainsi qu'à TakePart. Ancien du prestigieux programme international d’écriture à l'Université de l'Iowa (2013), médaille de bronze aux VIèmes Jeux de la Francophonie à Beyrouth en littérature, Roland Rugero a été cofondateur et animateur du salon littéraire Samandari, fondateur des prix littéraires Michel Kayoya (français) et Andika Prix ​​(anglais). Son deuxième roman "Baho!" Est devenu cette année le premier roman burundais à être traduit du français vers l'anglais.

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Une réponse

  1. Kubwimana Euphraim

    En tant qu’étudiant des Lettres et Sciences Humaines,au Département De Langues et Littératures Françaises à l’Université du Burundi, enthousiaste à l’aune de votre vision, j’aimerais Savoir comment je m’allier à votre club.

    Répondre

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