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Editorial

Non, nous ne voulons pas gâcher la joie de ces finalistes

Jamais, depuis 2015 et son fameux mandat, aucun sujet n’avait été aussi vivement débattu, analysé, malaxé sur les réseaux sociaux que les scènes de liesse post-Exetat de 2019.

Mais d’abord, calons le propos, pour calmer l’ire de celles et ceux qui ne voient dans ces uniformes déchirées, qu’une « explosion d’hormones adolescentes ».
Non, nous ne voulons pas gâcher la joie de ces finalistes, car la (fabuleuse) sensation de ne plus craindre une interrogation, on ne la connaît que trop bien.
Non, nous n’avons pas voulu jeter en pâture publique ces jeunes, car à l’ère des réseaux sociaux et face au buzz, les médias traditionnels ne s’emparent souvent que de ce qui est déjà là.
Et non, le phénomène ne relève pas que « des erreurs de jeunesse »…

Là où certains ne voient que des uniformes déchirées, observons plutôt ceci:

1. De façon statistique, d’abord, ce que nous avons vu n’a touché qu’une petite portion des 73.415 lauréats de l’édition 2019 de l’Exetat. La folle démultiplication d’images créée par les réseaux sociaux nous a fait penser à une vague nationale, alors qu’il n’en est rien.

2. Ensuite, malgré la taille réduite du phénomène, il n’en reste pas moins qu’il est fort symbolique: il touche la première promotion du fondamental. La geste des jeunes déchirant leurs uniformes en des motifs plus artistiques les uns que les autres va au-delà du tissu: il s’agit d’un mouvement de soupir, un cri de « libération » face à la discipline janvièrenne, un hurlement tout en fil pour dire « Adieu!, la coupe de cheveux au ras-le-crâne », « fini les chemises enfilées, les pantalons comme il faut, l’ongle sans vernis et les jupes de bonnes sœurs »… Ce ne sont pas les insultes adressées par quelques finalistes de l’EPM Bubanza à leur préfet qui démentiront. L’ordre, la discipline font particulièrement mal dans ce pays, et des jeunes nous l’ont encore rappelé.

3. Le phénomène est d’autant plus intéressant qu’il nous a permis de souligner de nouveau la force des réseaux sociaux. Alors que nos yeux étaient fixés sur les uniformes en lambeaux, ailleurs bourdonnaient des images-sœurs, surfant cette fois-ci sur le dos de la vague « web TV ».
Ainsi, nous avons ces derniers mois des vidéos titrées « Ndaryoshe cane, mfise amazi menshi » (supprimée depuis), « Baranyurira cane ndishima narabahaye », « Twavumbuye umu Star yariko asambana numukobwa aratwirukana », « Yasambanye nabakobwa barenga 300. menya uko vyagenze », « Uwunyipfuza wese arahawe ikaze », « Mfise igisusu ciza », etc.
Le Délégué Général a même eu le temps de nous expliquer que son nom au milieu de l’holaire avait sens: « Man, mon clip est pour vous montrer les réalités méconnues dans nos écoles ».
Ces titres, au-delà de l’effet raccrocheur qu’ils portent dans ce monde gouverné par la loi du clic, donnent accès à des contenus qui font fi de la plupart des discours socialisant que les jeunes entendent dans nos classes, en famille, dans les églises, dans nos programmes de SSR, etc. Au nom du buzz, ces images perpétuent la chosification du corps féminin, banalisent à outrance la sexualité, consacrant le statut de l’homme prédateur, de la vie de « star »… Ces vidéos sont d’autant plus populaires (des centaines de milliers de vue combinées) que l’accès à Internet est bon marché au Burundi, et qu’elles touchent un public bien cadré. Elles sont à mettre en relation avec les images d’adolescentes en uniformes déchiquetées, qui se filment en twerkant sur une plage, bière en mains, sablant la fin de l’Exetat…
Comme société, il nous faut nous interroger sur tout cela.

4. Légalement, y’a-t-il crime que des élèves déchirent en dehors des écoles des uniformes que leur ont acheté leurs parents ? Non. C’est dans ce sens d’ailleurs qu’a été comprise la sortie du ministre en charge de l’Education: « J’en appelle aux parents de ces élèves de nous entraider dans l’éducation. Notre ministère est responsable des enfants quand ils sont à l’école. En dehors du périmètre scolaire, c’est au tour des parents, des Burundais de prendre la relève ».
Moralement, on tombe dans un tout autre registre. C’est pourquoi, quoi que l’on défende les élèves incriminés, aucune personne ne serait fière si les images concernaient son fils ou sa fille.  
Des sanctions peuvent être prises pour décourager l’attitude (c’est ce que demande le Conseil National de Sécurité), des mesures arrêtées (la sacralisation de l’uniforme scolaire), des alarmes sonnées.

Il restera une urgence nationale: définir les valeurs qui fondent notre vivre-ensemble. Qui se rapportent, au final, au modèle d‘ascenseur social que nous voulons transmettre aux jeunes.

Pour ma part, je garde un souvenir fort ému du dernier jour de passation de l’Exetat, un après-midi de 2006. La chemise du Lycée du Saint-Esprit que je portais fut lézardée de mots les plus doux et autographes les plus touchants qu’il m’ait été permis de lire.
Je la conserve depuis comme une relique.

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