Le Centre Burundais pour la Lecture et l’Animation Culturelle (Cebulac) recevait le 15 février dernier des milliers de livres envoyés depuis le Canada par l’association Kira Burundi, « un don de livres d’une valeur de plus de 1,2 milliard Fbu » selon Jean Bosco Nzigamiye, le Directeur du Cebulac. De quoi occuper utilement les jeunes burundais dans la vingtaine de Centres d’Animation Culturelle (CLAC) ouverts à travers le pays. Jimbere a reçu le témoignage du poète et ancien journaliste culturel Diomède Niyonzima derrière ce formidable projet.

Comment est née l’Association Kira Burundi ?

En 2010, j’habitais à Ngozi, et j’avais 5 ou 6 enfants en situation de rue qui, en me voyant me demandaient souvent de l’argent. Au lieu de leur en donner, je les emmenais chez moi pour partager le repas, je leur montrais comment préparer à manger, nous discutions, et je les prenais avec moi pour faire un tour de la ville en voiture. C’était pour les aider à s’égayer, à oublier pour quelques heures leurs soucis. En déménageant au Québec en 2011, c’est comme si je les avais abandonnés à leur triste sort, et j’ai voulu garder contact avec eux.

Comment ?

Par l’intermédiaire d’un ami qui est resté à Ngozi, j’envoyais un peu d’argent de ma poche pour qu’il puisse perpétuer l’activité de repas. Au départ, il a réuni 5 enfants, puis 10, et au bout d’un mois il y avait 20, puis 30… Il fallait alors chercher des moyens conséquents pour garder ce contact et maintenir ce service de restauration pour mes amis. C’était pour moi un moment privilégié de rencontrer et parler à ces jeunes, en tout respect et amitié. Avec le temps, 20 enfants ont décidé de quitter la rue, pour vivre dans des familles d’accueil, soit des parentés éloignées ou simplement des gens sensibles à la détresse dans laquelle vivaient ces jeunes. Ces familles reçoivent une vache ou des chèvres pour générer des rentrées qui financent les besoins de ces enfants. C’est autour de ces activités que l’association Kira est née, comme une réponse locale aux dysfonctionnements des communautés locales.

Et comment êtes-vous passé de la réinsertion des enfants en situation de rue à la fourniture de livres au Cebulac ?

Le Burundi fait face à beaucoup de besoins. Mais pour moi, ce qui est urgent ce n’est pas seulement de quoi nourrir les ventres, il y a aussi les aliments de l’esprit, l’intellect. C’est à travers des livres, la lecture que les jeunes burundais peuvent partir à la découverte du monde, enrichir leurs connaissances générales, renforcer leur maîtrise des langues. Comme écrivain, je sais aussi à quel point les livres manquent cruellement dans les établissements scolaires et universitaires à travers le pays. Dans de nombreuses écoles, il n’y a même pas de structure dédiée aux bibliothèques : on construit les classes sans y penser, alors que la lecture est la base du savoir dans le monde contemporain. Ce qu’on apprend dans les cours constituent à peine 50 % des connaissances dont l’élève aura besoin dans la vie au quotidien. Les livres serviront de complément à ce qu’ils ont appris en classe.

Votre projet est donc de nourrir autant les estomacs que les têtes des jeunes au Burundi…

Oui. Le Burundi a besoin de voix pour le raconter, le décrire, narrer ses contes et veiller sur sa riche tradition orale qui part avec les vieux, placer le pays dans le concert de la littérature mondiale. Lire, c’est faire intrusion avec bienveillance chez l’autre tout en restant chez soi. Par ailleurs, nous avons très peu d’écrivains burundais, et la lecture est le seul moyen de parvenir à écrire avec qualité. On dit souvent que les jeunes burundais ne lisent pas : très souvent, c’est parce qu’il n’y a rien à lire.

©JIMBERE | Diomède Niyonzima, responsable de l’association Kira Burundi, avait fait déjà parvenir 3.561 livres au Cebulac en décembre 2016, d’une valeur de 196,7 millions Fbu, pour un coût de transport de plus de 12 millions Fbu

Comment êtes-vous parvenu à convaincre les Canadiens de donner des livres pour un Burundi dont ils ne connaissent souvent à peine que la description de « petit pays pauvre d’Afrique » ?

Le plus important a été pour moi de croire dans ce défi, et d’avoir le courage d’aller à la rencontre de l’autre. Avec 2018. c’est la deuxième livraison de livres, après celle de 2016 d’un peu plus de 3.000 ouvrages. Pour commencer la campagne de récolte des livres, je me suis appuyé sur un ami qui faisait de la prestidigitation. Nous nous étions convenus que, pour entrer voir ses spectacles d’illusionnisme, au lieu de payer avec de l’argent, il fallait payer avec des livres. La première collecte s’est faite comme ça. Ensuite, il y a eu des communiqués dans plusieurs églises catholiques dont les amis ouailles ont accepté de convaincre les responsables pour qu’aident Kira Burundi dans sa campagne. Je passais alors collecter les livres, en plein l’hiver, à moins de 20º, entreposer les livres, les emballer, … Beaucoup de travail. Mais pour le pays, on le fait.

Mais quand même, les 20.000 livres et plus récoltés ne viennent pas que des gamins venus voir un magicien ou des fidèles catholiques ?

C’est le troisième canal de notre campagne : il y a au Canada des structures qui collectent des livres qu’on n’utilise plus pour les emmener dans d’autres pays, notamment des ambassades comme celle de Haïti ou des pays francophones de l’Afrique de l’Ouest, qui sont beaucoup plus présents dans le networking culturel et commercial canadien. Et c’est très difficile d’avoir une audience dans ces structures quand on est burundais. Personne ne connaît le Burundi, en fait, qui ne fait même pas beaucoup de commerce avec le Canada. Il faut toujours se présenter, réexpliquer d’où l’on vient, car un Noir est pris soit pour un Haïtien, soit pour un Africain qui vient d’un pays qui s’appelle « Afrique ». J’ai rédigé plus d’une cinquantaine de demandes pour bénéficier de ces livres jetés…

Et ?

Il y a une méga-vente de livres qui s’organise chaque année au Canada, dans laquelle on procède au recyclage des catalogues des institutions (lycées, universités, centres d’apprentissage, etc). Ici, on renouvelle souvent les rayons pour faire place aux dernières éditions ou se départir des ouvrages en papier au profit des publications électroniques. J’ai donc postulé parmi les autres associations de ressortissants de pays africains pour bénéficier des ces ouvrages dont on se débarrassait. Ainsi, j’ai obtenu 15.000 livres de l’Association des bibliothécaires de Québec, et 5.000 autres par l’Association des parlementaires québécois. Ils n’ont pas donné ces ouvrages gratuitement : il fallait soumettre un projet derrière, avec plein de formulaires à remplir, argumenter sur le besoin, etc.

Comment as-tu collecté ce troisième lot ?

Par des bénévoles canadiens, qui ont été séduits par la vision de Kira Burundi . Chacun a eu cinq ou six heures de collecte, avant de passer au tri. On a besoin des romans, des livres pour étudiants, professeurs d’université et autres Burundais qui veulent enrichir leurs connaissances dans des domaines pointues. Venant du Québec, dans le Canada francophone, nous avons eu de bons choix pour le lectorat burundais. Et surtout, ce ne sont pas des livres qui datent des années 1960, mais des ouvrages actualisés, la plupart sont presque neuf. On sera à jour en les lisant.

Pourquoi avoir donné les livres au ministère de la Jeunesse via le Cebulac au lieu de les donner à l’Éducation ?

C’est parce que le Cebulac a l’intention d’installer dans toutes les communes du pays des centres de lecture et d’animation culturelle (CLAC). Depuis 2015, la Francophonie qui disait être impliquée pour appuyer ce projet, a tout arrêté en termes de coopération avec le Burundi. Mais les locaux pour ces centres dans la plupart des communes étaient déjà disponibles. Comme le choix d’écoles et lycées burundais sans livres était beaucoup plus vaste que celui des centres communaux de lecture, je me suis décidé à commencer par équiper ces derniers. En fait, si la collecte de livres ici au Canada est vraiment possible, le plus grand défi reste de pouvoir payer le transport du Canada jusqu’au Burundi.

Justement, comment ces livres nous sont-ils parvenus ?

Via des containers que nous envoyons par bateaux transatlantiques. Au moins trois mois de voyage. Le coût de transport est cher. Le Cebulac étant disposé à payer le transport, « Kira Burundi » a signé un Mémorandum d’entente avec cette institution, concluant que notre association allait collecter les livres, le Cebulac payant le transport jusqu’au pays et s’assurant de leur distribution et suivi dans les CLACs. Que ce soit avec le ministère de la Jeunesse ou celui de l’Éducation, l’important au final est que le jeune burundais ait à lire.

©JIMBERE | Diomède Niyonzima, lors des nombreuses rencontres au Québec pour sensibiliser et discuter avec les écoles et le public canadien sur les besoins du Burundi et les trajectoires de développement des pays africains

Faire lire, une ambition centrale chez vous…

Dans les colonnes du journal Iwacu en 2008, j’avais écrit sur les différents sens du mot gusoma, en kirundi. Cela peut signifier lire, embrasser, ou boire. Le verdict des lecteurs était unanime : les Burundais aiment plus les deux derniers sens du mot « gusoma ». Ce projet de dissémination des livres au Burundi vise aussi à faire démentir cette caricature.

A propos de l'auteur

Journaliste, Coordinateur du Projet Jimbere

Roland Rugero est un journaliste et écrivain burundais né en 1986. Le métier de journalisme, il l’apprend avec le Groupe de presse Iwacu, dont il sera par ailleurs le webmaster éditorial de 2009 à 2014. Un temps chroniqueur de l’actualité politique burundaise, il dirige actuellement une équipe de jeunes journalistes burundais qui travaillent sur le premier magazine jeunesse au Burundi (www.jimbere.org). Il est également contributeur de World Policy Institute ainsi qu'à TakePart. Ancien du prestigieux programme international d’écriture à l'Université de l'Iowa (2013), médaille de bronze aux VIèmes Jeux de la Francophonie à Beyrouth en littérature, Roland Rugero a été cofondateur et animateur du salon littéraire Samandari, fondateur des prix littéraires Michel Kayoya (français) et Andika Prix ​​(anglais). Son deuxième roman "Baho!" Est devenu cette année le premier roman burundais à être traduit du français vers l'anglais.

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