Il y a près de deux semaines, l’un des DJ burundais les plus connus dans le monde annonçait son projet de publier la liste des clients qui ont bu à crédit dans sa boîte de nuit de Bujumbura, et qui n’ont jamais payé depuis. Sa menace, qui avait mis en ébullition amoureux, connaisseurs et amis du « Buja by night », ne s’est pas réalisée. L’unité nationale s’en sort renforcée.

Nous aurions dû nous souvenir que sa profession, c’est de mixer. Et il l’a fait. Magistralement. Pendant une semaine, nous avons dansé à son rythme. Au son de « la Liste ».

Récapitulons: l’homme, père de famille, se retrouve face à la méchante janviose les bras-ballants. Meddy n’est finalement pas venu, alors que tout le « Buja by night » ne jurait que par ce rendez-vous, où l’on se promettait de chasser 2018 en dansant « Adi top ». Peut-être qu’il était à court de liquidités. Ou qu’il avait embauché un nouveau comptable impossible. Ou alors ses fournisseurs le tenaient à la gorge, eux-mêmes poursuivis pour d’autres menues dettes.
Toujours est-il que Paulin Bizimana, DJ et entrepreneur dans l’événementiel, décide de publier un 24 janvier 2019, à 16h29 une mise en garde lapidaire: « On verra la semaine prochaine quand je publierai leurs noms sur les réseaux sociaux. » 

Les malheureux à qui on promet l’enfer et ses griffes sont ces clients du Cristal, le dancing-club de Paulin, qui viennent, sourient au propriétaire, boivent, sans le sous, signent sur le dos des factures, resaluent-le-proprio-et-lui-assurent-qu’il-est-un-Dieu-sur-les-platines, puis disparaissent dans la nuit. Pour ne jamais revenir payer… Un mois passe, deux, un an, voire plus. « Tout le monde sait de toutes les façons que Paulin est un gentil gars« .

Le post Facebook du DJ devient viral. Des milliers de partages, sur Facebook, WhatsApp, on en rit sur Twitter, Instagram vient voir, on se tague pour tester si telle ou tel ne serait pas sur la fameuse liste… Des âmes puériles s’offusquent: il faut y aller molo, appeler doucement ces braves mangeurs de dette qui ne veulent pas rembourser, négocier, proposer un plan échelonné de remboursement, Arusha, quoi!

Mais Paulin est résolu mal. Et il l’explique: « Ils ont eu le délais, les plans de facilité. Et je peux vous rassurer que les perdre, je ne perds pas grand chose. Parce que de toutes les façons, ceux qui doivent plus d’argent ne reviennent plus et empêchent même ceux qui voudraient venir. Avec des prétextes comme n’allez pas là bas, le service est mauvais, ils prennent les gens comme de la m***, etc. Donc pas de pitié pour ces gens là. »

Bujumbura, à qui les députés viennent d’enlever la cravate de capitale politique, jubile tout de même. Cela promet d’être sanglant.

La semaine passera pourtant sans la fameuse liste.

Ce qui, à y penser de près, est tout de même une sage décision: de pans importants de la paix sociale ont été préservés.

Car que veut dire savoir les endettés de Bujumbura ?
C’est savoir les noms, voir les visages de ceux et celles qui nous feintent tous les jours dans de beaux atours, voitures, parfums, habits chers, le tout saupoudré de posts Facebook avec légende « La vie est sûre et belle », alors que ce sont de vulgaires mangeurs de dette.
C’est de s’imaginer que tel, époux de telle (rhôôôôôôô, telle kabisa?, qui nous casse les tympans sur la droiture de son homme), c’est de se l’imaginer donc entrant le Cristal, frais, chic, beau, mais la poche vide.
C’est de se figurer que telle, p*****, tu la vois toi, elle, n’ingene yishima (pardon, c’est intraduisible), c’est de la voir, elle, roulant un œil aguicheur au barman du Cristal qui lui réclame les 100.666 Fbu qu’elle vient de claquer pour quelques verres entre copines qu’elle avait invitées… pour les impressionner.

Savoir les endettés de Bujumbura, c’est dénuder des personnalités, démystifier des types respectables, rentrer dans les combines de fin de mois d’irréprochables épouses. Affreux.
C’est défaire des couples, semer la pagaille dans les familles: la bienséance burundaise excuse celui qui s’endette pour nourrir les siens. Mais juste pour boire, imbiber sa gorge, et en plus durant la nuit noire, à 2h du matin? Jamais.

Et puis, quelles rumeurs cette liste aurait-elle apporté? Quelles folles histoires aurions nous inventé pour expliquer, quelles hypothèses validées par la présence de tel ou telle sur la liste, sur ce-qu’on-imaginait-déjà-mais-qu’on-n’osait-pas-dire-de-peur-d’être-pris-pour-une-mauvaise-langue?
On ne se regarderait plus de la même façon au bureau, dans la rue, on ricanerait en voyant tel faire le malin avec ses posts Facebook ou ses versets bibliques, et comme il y a des cousins et des tantes et nos parentés avec nous à Bujumbura, les rumeurs atteindraient bientôt tous les coins et recoins du pays, du monde, que X ou Y sont des endettés dans une boîte de nuit, ce qui est juste humainement inconcevable pour tantine Vurugumutima de la colline Mubondo
Bref, ce serait juste le bordel, dans ce pays où l’apparence est sacrée: personne ne respecterait plus personne.

Non, vraiment, Paulin a bien fait de se taire. Il savait que la fête de l’Unité nationale approchait.

La geste du DJ métis du Boulevard de l’Uprona a un nom précis: patriotisme.

A propos de l'auteur

Journaliste, Directeur Exécutif du Magazine Jimbere

Roland Rugero est un journaliste et écrivain burundais né en 1986. Le métier de journalisme, il l’apprend avec le Groupe de presse Iwacu, dont il sera par ailleurs le webmaster éditorial de 2009 à 2014. Un temps chroniqueur de l’actualité politique burundaise, il dirige actuellement une équipe de jeunes journalistes burundais qui travaillent sur le premier magazine jeunesse au Burundi (www.jimbere.org). Il est également contributeur de World Policy Institute ainsi qu'à TakePart. Ancien du prestigieux programme international d’écriture à l'Université de l'Iowa (2013), médaille de bronze aux VIèmes Jeux de la Francophonie à Beyrouth en littérature, Roland Rugero a été cofondateur et animateur du salon littéraire Samandari, fondateur des prix littéraires Michel Kayoya (français) et Andika Prix ​​(anglais). Son deuxième roman "Baho!" Est devenu cette année le premier roman burundais à être traduit du français vers l'anglais.

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