Jimbere a retrouvé « le plus vieux » Burundais! Dans sa commune natale à Butanganzwa, en province Kayanza, Rugwe a plus d’un siècle! Il a tellement vu, connu … Rencontre.

107 ans! On s’attendait à voir un petit bonhomme rabougri, croulant sous le poids de l’âge… Eh bien
non! Avec son mètre et cinquante centimètres, Rugwe est droit comme un i. Le regard perçant, le sourire aux lèvres, et des blagues à ne plus en finir.
C’est à se demander comment il fait pour garder la flamme après en avoir vu de toutes les couleurs. La
colonisation et sa chicotte, l’indépendance, ses joies et ses désillusions, la guerre qui prit deux de ses fils, la mort de sa «reine», des amis qu’il ne rencontre plus que dans ses rêves, et ce monde qui se fout de tout, lui compris !
Né Congera Melchiade, en 1909, de père Antoine Ntabiriho, et de mère Ngendahoruri Madeleine, Rugwe a eu sept frères et trois sœurs. Puis, plus tard, une femme et huit enfants. Trois sont morts. Et des petits, puis arrières petits-enfants qu’on ne compte plus.

Il a été à l’école missionnaire, chez les prêtres, «ku gashure kinkorogoto», dans une classe sous un feuillage négligé. Il y apprit quelques syllabes, quelques mots. Il s’en souvient encore « On avait un petit livre avec des lettres A, B, D, E,V, Ng, J, K, M, puis des mots comme tehodora, tito, umuriro, Oriva, Siriro, urudome… Ceux qui parvenaient à apprendre tout ça, c’était vraiment des têtes!»
Et notre Rugwe était une tête, justement, Tellement qu’il devint enseignant.
Voilà ses cours: «Uwakuremye yakugize umuntu ni nde?» Les élèves répondaient : «Mungu niwe yandemye niwe yangize umuntu» Et de reposer la question : « Mungu ni nde? » Bakishura bati : « Mungu ni we bwenge nyabwo niwe rurema, rugaba ». (« Qui t’a créé, et fait homme ? » « C’est Dieu », et Rugwe redemandait : « Qui est Dieu ? » Réponse : « Dieu est la Connaissance véritable, c’est lui le Créateur, qui règne »).

Il a principalement vécu de ses récoltes mais il vendait également des vaches, pour se faire un peu
d’argent. Il les achetait à Kirundo et les revendait à Gihanga, à Bubanza !

Aujourd’hui, Rugwe vit avec son fils et ses belles filles, entouré de ses petits enfants.» Je suis bien traité, mes enfants et petits-enfants prennent soin de moi et m’aiment beaucoup», se réjouit le vieux.

Hormis la vue qui commence à lui faire défaut, Rugwe a encore de beaux jours devant lui. Il lui reste
encore une dent, grâce à laquelle il peut toujours manger les brochettes !

Son secret de longévité? Jamais de lait! «Les buveurs de lait ne vivent pas très longtemps» confie-t-il, très sérieux. Parfois, il boit «ka Primus». Mais c’est tout.

Rugwe se raconte

… la colonisation | La colonisation ? Une sale époque ! Tu cultivais mais ne récoltais pas. Gare à celui que l’on retrouvait dans son champ en train de récolter : huit coups de chicotes! Interdit également de manger des œufs, du poulet, du maïs. « Ikiboko cariho, caranuka! Ndorikoma we camucikiyeko, baca bavuga ngo ni umurozi! » (La chicotte qui existait était terrible. Le pauvre feu Ndorikoma a eu le malheur de voir la chicotte se rompre sur ses fesses, on l’a accusé d’être sorcier). Beaucoup fuyaient vers l’Ouganda. Tout cela ne s’arrêtera qu’avec l’indépendance! L’enfant du roi est venu et a dit « ça suffit! » Ce fut une fête terrible! « Twaratamvye turatarika, turavuza inanga, ubwishaza n’igitoki kuziko, inyama twotsa… » (Nous avons célébré et dansé, joué à la harpe, préparé du petit-pois et des bananes, braisé de la viande…). Et de chanter « Ehe n’amaya, n’amayaya ariho, ehe n’amaya » …

Rugwe et les jeunes… la jeunesseLa jeunesse d’aujourd’hui est dévergondée! Des sauvages! Le garçon croise la fille pour la première fois, et, en une minute, il vous l’embarque dans quelque buisson. Ce qu’ils y font? La jeune fille se retrouve quelques mois plus tard avec un gros ventre. À l’époque, une telle fille c’en était fini d’elle! On la jetait dans une fosse (igisumanyenzi), à Banga.
Les jeunes d’aujourd’hui sont bornés. Ils n’écoutent personne. « Umuhanuye hoho no gukubitwa wo kubitwa. » (Ne t’avise surtout pas de donner conseil, sinon tu risques des coups). Les jeunes filles rentrent à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Moi, si j’ose dire quelque chose, on me répond que notre génération était ce qu’il y a de plus bête, nous qui acceptions la chicotte aux fesses.

… sa femme | Il a rencontré Mélanie Nzikobanyanka à la sortie d’une messe à Gatara (Kayanza). Il lui a d’abord donné 5 Fbu pour lui déclarer sa flamme (« uruvugano »). La connaissait-il avant? Non. Un coup de foudre? « Pardon? », demande-t-il, intrigué. Après les déclarations, elle accepta d’être sa future épouse. Évidemment, il fallait d’abord que le père de Rugwe aille demander la main de la jeune fille (elle avait à peine 14 ans). Ils devront attendre un an pour être bénis à l’église. « Les seins de ma femme commençaient à peine pointer. De tout petits seiiiins! », se souvient Rugwe comme si c’était hier. Ses yeux brillent. Il en rit aujourd’hui, mais quelle frustration à l’époque quand le prêtre lui dit  » Vous êtes encore trop jeunes, attendez un peu. »

… la femme moderne  | À Bujumbura, j’ai été à Gatumba. Les femmes de mon époque et celles d’aujourd’hui, cela n’a plus rien à voir. Les femmes d’aujourd’hui ont leur propre « numéro », « bafise inomero rwabo ». Elles sont impolies, parlent haut et fort. Elles mettent des vêtements qui ne cachent rien de leur corps, des pantalons, même si, il faut reconnaître que ça leur va bien. « Bambara utuntu nk’utunyugunyugu bikababera » (Elles mettent de petites choses, tels des papillons »)

…. les vêtements | On a longtemps porté des culottes en ficus. Rêches, qui vous râpaient le derrière. Quand il pleuvait, on avait intérêt à se mettre à l’abri car une fois que cette culotte prenait l’eau, elle pendouillait et devenait trop lourde. On devait l’enlever, et rentrer à poil. Puis, est venu l’habit moderne. Quand je me suis acheté les vêtements modernes, le chef collinaire envoya ses hommes « Ce voyou s’habille comme nous maintenant, amenez-le moi pour le fouetter! ». J’ai dû fuir! (Rires)

… la dot et le mariageA 17 ans, on pouvait avoir une épouse. Pour la dot, on offrait une houe. Parfois, les parents de la fille fixaient le montant à payer, soit 300 Fbu, 600Fbu. « Moi j’ai dépensé 700fbu. C’était énorme! » Arrivait-il parfois que les parents de la fille refusent l’union de leur enfant avec untel pour une raison ou une autre? La seule famille qui n’était pas acceptée, c’était celle atteinte de lèpre, de peur d’être contaminé.

… le deuxième bureauA l’époque aussi, cela existait. Si tu avais une belle femme, les chefs te la prenaient. Mais, la femme infidèle sauvait par la même occasion son mari puisque ce dernier n’était plus battu. Fini les coups de chicotte aux fesses. Si j’ai eu un deuxième bureau? (Il manque de s’étouffer! NDLR) Jamais! Souvent, ceux qui trompent leur moitié, c’est que ça ne va pas dans le couple!

Rugwe est fier de …Dieu! Lui qui m’a créé !

Rugwe détesteLe lait! C’est d’ailleurs « son secret de longévité. »

A propos de l'auteur

Journaliste, Directrice des Publications du Magazine Jimbere

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6 Réponses

  1. Désiré

    Merci Nadine Sahabo pour cet article très bien écrit il faut l’avouer, j’avais l’impression d’être en face de ce Monsieur Rugwe à qui je souhaite encore. ..euh….longue vie ? Jimbere go ahead c’est avec plaisir que je vous lis de Bruxelles

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  2. Déo

    uwo mutama Rugwe avuka mu KAYANZA, hehe précisément? quelle localité? son adresse complète est nécessaire, car c’est un monument du Burundi. on a besoin de lui parler pour savoir le passé de notre pays.

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    • Cleophas

      Eh, Le vieux rugwe, un objet tourristique à protéger quand même et merci Diane

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    • Landry

      Il est de Kayanza, commune Butaganzwa, zone Nyabibuye. il est connu par tout le monde pour ses histoires.

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  3. Billy

    Merci beaucoup Nadine pour cet article. J’ose espérer qu’il y a une deuxième partie!! Il a quand même 107 ans le vieux

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