Kampala, capitale de l’Ouganda, une des villes les plus dynamiques de l’East African Community. Pour survivre aux embouteillages, un moyen de déplacement s’est imposé : voyager à dos de motos-taxis. Malheureusement, ce moyen de locomotion n’est pas exempt de danger: 3.043 accidents en 2012, dus en grande partie à la conduite dangereuse doublée d’un mépris royal pour le port du casque. C’est dans ce contexte de non-droit qu’est née la startup Safeboda, pour réguler un secteur incontournable de la vie économique, mais qui semble ne répondre à aucune loi.

Réglés comme une horloge, les yeux d’Andrew s’ouvrent chaque jour à 7h du matin.  Son épouse est déjà dans la cuisine en train préparer le repas du matin, et de sa chambre, il peut entendre deux de ses cinq enfants se chamailler pour quelque chose qu’il n’arrive pas à saisir. Rien d’inhabituel.

Il s’extirpe de son lit et va jeter un coup d’œil dans la cour de la maison où il garde son bodaboda, enroulé dans une bâche imperméable. Il inspecte consciencieusement son gagne-pain, car il est taxi-motard, et n’y trouve aucune anomalie.

À 7h30 du matin, il est fin prêt, gants aux mains, survêtement jaune estampillé Safeboda, et son visage de 49 ans caché derrière la visière de son casque. Assis à califourchon sur sa moto qui va dans le 1 mètre de longueur, il attend son tout dernier pour l’amener  à l’école, en écoutant attentivement le ronronnement de sa monture. Tout est ok, son fils arrive.

À 8h, le fils d’Andrew est dans sa classe.Au bord de la route, le vieux conducteur fait alors quelques mouvements de gymnastique, puis enfourche son deux-roues. Avant de démarrer, il sort de sa poche son Samsung troisième génération, et lance la seule application se trouvant sur l’écran d’accueil :Safeboda. La notification qu’il reçoit automatiquement dessine sur son visage un sourire satisfait. Un client matinal. Sa journée va être bien remplie.

Une machine bien rodée

Au moment où  Andrew lance son application, dans le quartier Kanyanya, au-delà des bidonvilles,

Le sympathique Andrew sur l’application Safeboda

Oluwakamye scrute de ses yeux fatigués le code informatique qui défile sur l’écran de son ordinateur. Il remarque la nouvelle connexion -celle d’Andrew- qui vient de s’établir dans le serveur. Ce qui fait à cette heure une centaine de motards en activité.  Depuis janvier, le jeune nigérian n’arrive toujours pas à s’adapter au train de vie de Kampala, habitué à celui de Lagos. Petit nouveau dans l’équipe de dix développeurs derrière l’application Safeboda, il a du mal à cacher sa satisfaction. Sur Playstore, l’appli a déjà été téléchargée 10.000 fois, et elle est notée 4,5 sur 5. Qui n’en serait pas fier ? « Après, les bugs ne manquent pas, et c’est pour cela que je suis là, mon travail est de régler ces problèmes », confie-t-il.

Ce jeune de 27 ans au regard intelligent est un as de l’informatique, tout comme les neuf camarades avec lesquels il partage ce grand bureau de Kanyanya. Ils viennent de plusieurs coins d’Afrique : Kenya, Ghana, Nigeria, et bien sûr Ouganda. Tous sont là à cause, ou disons, grâce à Safeboda. « Je cherchais une opportunité, quelque chose qui se démarque, et le jour où j’ai eu connaissance qu’une startup ougandaise faisait bouger les choses en régulant le secteur du transport à moto, j’ai tout de suite postulé. À Lagos, la moto est le moyen le plus utilisé pour se déplacer et il est chaotique », faitt-il savoir.

Et quitter sa famille –qui lui manque énormément-, ses amis, ses habitudes ne fut pas du tout facile. Mais avec Safeboda, il a la conviction qu’il participe à quelque de très grand, et cela le réconforte.

Mais qu’est-ce Safeboda et qui est derrière ça?

Il y a quelques années, un jeune belge vivant à Kigali vient visiter des amis à Kampala. Il a un rendez-vous urgent et ne veut pas être en retard. Il doit par ailleurs mériter la réputation du blanc qui est toujours à l’heure. Il saute sur un bodaboda et en moins de 30 min, il est à son rendez-vous, mais il est vert de peur.
Le conducteur ne lui a pas fourni de casque de protection, il a grillé tous les feux sur son chemin, et puis il a failli se faire accrocher au moins cinq fois et son regard trouble n’est pas du tout rassurant. Par-dessus, il veut se fait payer une somme faramineuse.

À partir de ce jour, le jeune belge, qui s’appelle entretemps Maxime, décide de ne plus monter sur une moto à Kampala, sauf s’il y a des changements.

Quelques temps après, Maxime rencontre Ricky, un ancien taxi-motard ougandais. Ce dernier pense à un moyen d’améliorer le transport à deux-roues à Kampala. « Pourquoi pas faire un Uber à l’africaine ? »Les deux compères s’associent à un autre jeune écossais qui s’y connaît dans ce domaine, et 18 mois plus tard, l’application Safeboda voit le jour grâce au soutien de certaines ONG comme la Shell Foundation. Et en quoi consiste Safeboda? « Notre application met en contact les taxi-motards et des clients qui veulent se déplacer. Toute personne qui requiert une moto à Kampala la télécharge sur son smartphone. Après, il doit s’enregistrer dans le système avec un e-mail, puis avec un numéro local. La suite est toute simple. L’application affiche l’endroit où on se trouve, et on doit mentionner où on va. Notre serveur recherche ensuite le motard qui se trouve le plus proche et lui envoie une notification et le numéro de téléphone du client. En même temps, ce dernier reçoit des informations sur le motard qui vient le prendre : son nom, le numéro du casque lui associé, comment il a été noté par les autres passagers », explique le jeune entrepreneur.

Donc Andrew le motard reçoit la notification et t’appelle, et à peu près cinq minutes plus tard, il est là. Le coût de la course ne résultera  pas d’un âpre marchandage. À l’arrivée, le système aura kilométré le parcours, et la facture s’affiche sur vos deux smartphones.

Sur l’application Safeboda, le conducteur le mieux noté

Maxime est fier de ce qu’il a déjà accompli. 1200 motards affiliés, une quarantaine d’employés venus de tous les horizons, deux grandes maisons qui servent de bureaux pour héberger les développeurs, les finances, la logistique, le centre d’appel, etc. Même si la jeune startup n’a pas encore atteint l’autonomie totale, la  commission et les frais de membre (achat équipement du motard)  qu’elle perçoit lui permet d’être viable et de rêver de s’exporter dans les autres pays de la communauté est-africaine, voire toute l’Afrique, où le besoin s’impose (absence de régulation dans le secteur du transport à moto, manque de sécurité et taux de pénétration assez important d’Internet).

En attendant, à Kampala déjà, Safeboda fait le bonheur de tout le monde, du passager au développeur, en passant par le motard. Andrew, à 10h, a déjà cinq clients sans avoir eu à racoler, donc moins de stress. Il sait qu’à la fin du mois il aura quelque chose à mettre à côté, contrairement au temps où il bossait en solo. Pourquoi alors griller des feux, se mettre en danger? Dans son swahili approximatif et avec un sourire lumineux, le motard entre deux âges énonce sentencieusement : « Haraka haraka aina baraka »*, avant d’enfourcher sa monture et disparaître dans les flots de bodaboda qui surpeuplent les rues de Kampala.

 

*l’empressement ne porte jamais chance.

A propos de l'auteur

Reporter, Scénariste

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